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Mardi
19 Avril
2011
Nous évoquions dans un précédent article des œuvres de science fiction pouvant offrir une lecture réactionnaire : les romans 1984 et Globalia et les films Equilibrium et The Island. Il existe d’autres œuvres de science fiction qui permettent cette grille de lecture.
Il s’agit tout d’abord du film « Bienvenue à Gattaca », réalisé par Andrew Nicol et sorti en 1997. Dans ce monde futuriste, les êtres humains sont conçus génétiquement afin d’éviter chez eux des déformations physiologiques ou des maladies liées au génome.
Ces manipulations génétiques permettent aux parents d’assurer à leurs enfants un futur dans une société qui sacralise la performance individuelle liée à génotype de chacun. Ainsi, ceux dont les gènes garantissent la meilleure forme physique, la meilleure santé et la plus longue espérance de vie sont au sommet de la hiérarchie sociale. Les humains conçus de manière naturelle sont des « invalidés », ils forment les rebus d’une société qui ne les admet que pour accomplir les plus basses besognes. Les emplois de haut niveau leur sont fermés, quand bien même ils disposeraient effectivement des compétences et de la condition physique requises.
Vincent Freeman est un « invalidé » : ses parents avaient fait le choix de le concevoir naturellement, « se confier entre les mains de Dieu ». Etant prévu au départ de lui faire porter le prénom d’Anton, celui de son père, ce dernier décidera, au dernier moment, lorsqu’il apprendra les risques de déficiences cardiaques son enfant promis à une mort jeune, de le nommer « Vincent. » Le prénom d’Anton sera finalement attribué au frère cadet de Vincent, conçu artificiellement pour ne pas renouveler la première expérience. Les deux frères entretiendront une rivalité féroce quoique latente pendant toute leur enfance qui aboutira finalement à la victoire inattendue de Vincent sur son frère lors d’une ultime course de natation entre eux.
Ayant fui le domicile parental, Vincent n’aura qu’un seul objectif : réaliser son rêve d’enfance et voyager dans l’espace en intégrant Gattaca et ses programmes spatiaux. Pour ce faire, il lui faudra commettre l’un des pires crimes de son époque : usurper l’identité d’un autre, d’un « validé » déchu, Jerome Morrow, qui lui fournira échantillons de sang et d’urine afin de mener à bien leur entreprise. Au départ simples complices, une amitié solide finira par se nouer entre les deux hommes.
Défiant les lois de la statistique et les prévisions sur son avenir issues de son génome, Vincent deviendra vite l’un des meilleurs éléments de Gattaca, tant sur le plan intellectuel que physique.
D’aucuns pourraient se chagriner de la critique radicale que le film fait des déterminismes. Et, en effet, Bienvenue à Gattaca n’est pas exempt d’un message dépourvu de toute ambigüité : la mesure de l’homme se trouve dans l’acte et non dans la naissance. Et l’on pourrait trouver là une contradiction fondamentale avec la pensée réactionnaire et même avec la pensée monarchique qui, au contraire, accorde une grande importance à la naissance.
Peut-être l’auteur de l’histoire l’a-t-il vu ainsi mais, à notre sens, le problème ne se pose pas ainsi : Bienvenue à Gattaca ne remet pas en cause les hiérarchies naturelles tirées de l’héritage et de la nécessité, fondement de l’aristocratie (au sens philosophique du terme) mais montre l’aspect abject d’une hiérarchisation non pas naturelle mais artificielle : la fabrication génétique des hommes.
L’aristocratie est un principe qui s’inscrit dans une dynamique tendant à l’élévation de l’Homme par l’effort et le service rendu, et non pas sur une supériorité génétique. Si elle intègre comme l’un de ses fondements l’hérédité, elle ne s’oppose ni à l’ascension sociale, ni même à la déchéance de familles incapables de rendre les services que l’on attendait de leur nom. Dans Bienvenue à Gattaca, la nouvelle « aristocratie » qui se crée par manipulations génétiques n’est pas une aristocratie du service, n’est pas une aristocratie du bien commun : elle est une « aristocratie » du « surhomme », l’Homme égoïste, imbu de lui-même, cherchant à devenir incessamment meilleur non pas pour les autres mais contre les autres pour lui-même.
Un modèle de société basé sur la manipulation génétique est par essence un régime de l’écrasement du plus faible par le plus fort puisqu’il n’est pas fondé sur le devoir mais sur la supériorité acquise à la naissance. Supériorité non par l’héritage mais la manipulation scientifique. Le surhomme ne doit rien aux autres, il se doit tout à lui-même. La société est entièrement tournée vers lui quand l’aristocrate est tourné vers la société qu’il doit servir, ce qui répond à sa nature même d’aristocrate. L’aristocrate existe pour la société quand le « surhomme » existe en dépit de la société, nécessairement plus médiocre que lui.
C’est en cela que la dénonciation du déterminisme par le film Bienvenue à Gattaca n’entre pas en contradiction avec la pensée réactionnaire qui n’a pas intégré, et heureusement, le déterminisme biologique dans son corpus doctrinal.
Et puisque « la vraie tradition est critique », il convient peut-être de rappeler ici que la chute de l’Ancien Régime n’a pas été causée par un prétendu manque de liberté : l’Ancien Régime a chuté parce qu’il s’était sclérosé, que sa noblesse n’avait plus rien d’aristocratique et parasitait illégitimement un régime qui ne trouvait plus en lui-même la force de générer une nouvelle aristocratie dans laquelle la nation se serait reconnue. L’une des principales raisons de la chute de l’Ancien Régime, c’est donc que la noblesse s’était, d’une certaine façon, muée d’une aristocratie du service en une aristocratie « biologique ».
Autre œuvre de Science Fiction : Les Monades Urbaines, est un roman écrit par Robert Silverberg et a été publié en 1971 aux France et en France en 1974. Le livre se présente comme une compilation de sept nouvelles liées entre elles par les personnages qui y apparaissent et le lieu d’action : la Monade 116.
La Terre en l’an 2381 compte soixante-dix milliards d’êtres humains vivant dans les monades, d’immenses tours d’une hauteur de trois kilomètres regroupées en constellations et dont les habitants vivent dans une totale promiscuité. Les monades sont elles-mêmes compartimentées en villes regroupant chacune quelques étages, les villes des étages supérieurs rassemblant les hauts administrateurs, les villes des étages les plus bas étant celles des « paupos, » les prolétaires, les classes inférieures. Dans ces monades, où ne règne qu’une seule devise : « croissez et multipliez, » la propriété n’existe plus et des notions telles que la jalousie, les frustrations ou l’égoïsme ont disparu. La liberté sexuelle y est absolument totale et va jusqu’à constituer une valeur sociale : si le mariage existe toujours, il n’implique aucune fidélité sexuelle dans le strict cadre conjugal, bien au contraire, la société toute entière repose sur l’échangisme des partenaires au point que se refuser sexuellement à une autre personne est un grave crime asocial. Quittant rarement leur étage, ne s’aventurant jamais hors de leur monade, les terriens de ce 24ème siècle sont convaincus de vivre un âge d’or de la civilisation dépourvue des inquiétudes du 20ème siècle liées au risque de la surpopulation et à l’anarchie du monde horizontal et non planifié.
Le monde présenté dans ces sept nouvelles pourrait sembler idyllique voire idéal pour nombre de nos progressistes d’aujourd’hui : les nations sont effacées, les communautés dissoutes, la famille n’y est plus qu’une coquille vide et la liberté sexuelle est parvenue à son paroxysme (et y est même imposée.) La société est entièrement planifiée par les administrateurs qui s’assurent que le parfait équilibre de la monade soit maintenu, que ses habitants ne manquent de rien et que la croissance de la population soit maintenue. L’Homme des monades urbaines est bel et bien un « homme nouveau. »
Pourtant, plus l’on progresse dans le roman, plus le monde parfait semble cacher un enfer. Les déviants, ceux qui se révoltent contre cet ordre planifié et cette absence totale d’intimité, sont des « anomos » : ils éprouvent des émotions interdites telles que la jalousie, le sentiment d’attachement ou encore l’envie d’entrer en contact avec le monde extérieur, le monde naturel que les habitants des monades ne peuvent contempler qu’à travers les fenêtres de leurs appartements. Les anomos sont soignés ou, selon la gravité de leur anormalité, exécutés par la chute : ils sont jetés du haut du toit de la monade.
Robert Silverberg fait partie de ces auteurs à mettre dans la mouvance d’Orwell ou d’Huxley. Il s’interroge dans ce livre sur les risques totalitaires que présente la société urbaine libertaire et déracinée. A une époque où l’inquiétude dominante était celle de l’augmentation de la population mondiale, l’auteur essaie d’imaginer un monde où, pour survivre, l’Humanité pousse à l’extrême l’urbanisation de la société en s’enfermant dans d’immenses tours babéliennes. Il démontre ainsi combien une société prétendument parfaite peut au final incarner l’horreur du totalitarisme, combien le libéralisme sexuel, présenté pourtant comme un progrès par tous les tenants de la pensée unique progressiste d’aujourd’hui, peut être un facteur d’asservissement de l’homme dépourvu des sentiments de fidélité, d’attachement, de choix. Enfin, l’auteur pose la question essentielle : lorsque l’homme sera devenu totalement urbain, aura déserté les campagnes et se sera coupé du réel pour s’enfermer dans l’artificiel, sera-t-il toujours un être humain libre ?
Aujourd’hui, alors que nos villes bétonnées produisent des phénomènes sociaux inquiétants voire alarmants, que nos cités produisent du cosmopolitisme et du déracinement, coupant les Français de leurs racines et diluant progressivement leur identité, ces questionnements que nous offre Silverberg sont à méditer… et constituent une base de réflexion pour la contre-révolution qui vient.
Stéphane Piolenc
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